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Par Ewen

Le 16 juin 2026 à 14h50

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L’ultragauche a-t-elle définitivement abandonné les cortèges pour la clandestinité ? Entre incendies de sites d’armement et attaques de réseaux électriques, la mouvance radicale s’est convertie à la stratégie systématique des « mille entailles », ciblant les sous-traitants et les infrastructures du capitalisme. Un danger démultiplié à l’ère de la guerre hybride entre États désireux de profiter du phénomène.

Interview d’Olivier Vial publiée dans Atlantico le 16 juin 2026. L’intégralité de l’entretien peut être consultée à l’adresse suivante : https://atlantico.fr/article/decryptage/deurosatory-au-g7-lultragauche-se-convertit-au-sabotage-systematique-olivier-vial

Ce qu’il faut en retenir :

  • Sabotage systématique : L’ultragauche abandonne la désobéissance civile pour la stratégie des « mille entailles », ciblant les réseaux logistiques et industriels.
  • Ingérence par gamification : Des États hostiles (Russie, Iran) recrutent via les réseaux des adolescents isolés pour mener des sabotages téléguidés.
  • Décroissance et réensauvagement : L’écologie radicale combat toute innovation, même décarbonée, et sabote les sports de nature pour exclure l’homme.
  • Convergence des luttes : Les causes anticapitalistes, antimilitaristes et pro-palestiniennes fusionnent au sein d’une même plateforme radicale.

Atlantico – Nous sommes à quelques jours de l’ouverture du salon de l’armement Eurosatory et du sommet du G7, des événements qui mobilisent un dispositif sécuritaire hors norme. Pour dresser un diagnostic de cette montée des radicalités, regardons les faits récents : du 1er au 10 juin 2026, vous avez identifié quatre sabotages très ciblés dans le Sud-Est de la France. Il y a eu l’incendie d’un véhicule Equans (nucléaire) à Grenoble, le sabotage à la scie de pylônes alimentant STMicroelectronics à Froges, la destruction d’un transformateur à Rousset, et l’incendie de l’entreprise d’armement Eurolinks à Marseille. Que nous disent ces événements ? A-t-on franchi un cap capacitaire où l’antimilitarisme traditionnel, qui défilait dans la rue, s’est mué en un sabotage logistique et industriel systématique ?

Olivier Vial : J’ai effectivement voulu souligner cette séquence des dix premiers jours de juin, qui s’inscrit dans une dynamique beaucoup plus large. À Froges, les pylônes ont été sciés — et même s’ils sont heureusement restés debout et n’ont pas entraîné de coupure majeure — la revendication liait explicitement les secteurs visés : « De l’eau et des étoiles, pas des puces et du nucléaire ». À Rousset, l’incendie du transformateur, précédé de la découpe d’un grillage d’enceinte, porte la signature habituelle de l’ultragauche, très focalisée sur la microélectronique. L’incendie d’Eurolinks à Marseille illustre quant à lui la radicalisation antimilitariste fulgurante que l’on observe depuis plus d’un an, portée par la coalition « Guerre à la guerre » (initiée par les Soulèvements de la Terre). Leurs actions vont du simple vandalisme à des opérations beaucoup plus lourdes, comme ce sabotage important mené il y a quelques semaines dans la région de Tours contre deux entreprises d’armement.

Aujourd’hui, on observe des mouvements antifas (dans la région de Toulouse) et des groupes autonomes (autour de Grenoble et Lyon) qui cartographient non seulement les grands sites de la Défense, mais surtout leurs sous-traitants et prestataires, structurellement plus vulnérables. Et ce phénomène déborde largement la seule filière de l’armement : on note une forte accélération des sabotages depuis janvier contre le secteur du BTP et des grands travaux.

En réalité, la physionomie de l’activisme a muté. Il y a quelques années, lors des grandes marches pour le climat ou des premières actions à Sainte-Soline, le mouvement attirait des milliers de jeunes. Aujourd’hui, face à une certaine « fatigue militante » et à la radicalisation des mots d’ordre (systématiquement reliés à l’anticapitalisme ou à Gaza), les profils modérés ont déserté. Les profils les plus radicaux tendent à dominer, et ils ont abandonné la désobéissance civile pacifique pour épouser le diagnostic d’Andreas Malm : le seul moyen d’être efficace, c’est le sabotage. Ils appliquent la stratégie des « mille entailles » : plutôt que d’attaquer un site industriel ultra-sécurisé, ils frappent en amont les réseaux qui irriguent le capitalisme (transports, électricité, data, internet). C’est une méthode théorisée de longue date par le groupe de Tarnac en France ou des groupes allemands comme le Vulkangruppe.

Cette menace prend aussi des formes téléguidées de l’étranger. Une enquête du Financial Times (5 juin 2026) évoque ainsi le recours par la Russie ou l’Iran à des adolescents européens recrutés via Telegram, TikTok ou Discord pour des sabotages rémunérés en cryptomonnaies. Vous reprenez le concept d’« escalier de la radicalité ». Concrètement, comment un adolescent banal se retrouve-t-il à incendier une infrastructure au profit d’un État hostile ?

Olivier Vial : Nous savons depuis longtemps que des puissances étrangères exploitent nos fractures. On l’a vu il y a quelques mois avec l’affaire des « mains rouges » taguées sur les murs de Paris pour simuler un antisémitisme français, ou avec ces têtes de cochon déposées devant des mosquées : il s’agissait d’agents proches de la Russie cherchant à susciter des tensions sur notre sol. Aujourd’hui, ils ont perfectionné le système en ciblant nos adolescents isolés. Grâce à l’intelligence artificielle et aux traces que nous laissons sur les réseaux sociaux, il est très facile de profiler des jeunes en déshérence. Les recruteurs engagent alors un processus de gamification.

Le mécanisme de l’« escalier de la radicalité » que j’avais décrit pour l’activisme est ici appliqué au recrutement d’agents de déstabilisation. Au début, on leur propose des défis innocents, sans risque, pour leur mettre le pied à l’étrier. L’acte accompli, le jeune reçoit une micro-gratification symbolique ou financière. Puis, marche après marche, on lui demande de franchir un palier supplémentaire : l’acte devient plus grave, plus risqué, plus destructeur. Le cynisme de ces États est total : ils utilisent ces jeunes comme des mouchoirs jetables. Si l’opération échoue, le commanditaire coupe les ponts et reste à l’abri.

La question s’est posée en Allemagne. Récemment, nos voisins ont subi des sabotages massifs du réseau ferroviaire : s’agissait-il de l’extrême gauche ou de relais cherchant à imiter leur signature ? Le brouillage est total.

L’Iran, par exemple, a longtemps sous-traité certaines de ses opérations clandestines à des narcotrafiquants ou à de petits dealers. S’ils appliquent demain la même méthode à de jeunes activistes en quête du « petit frisson révolutionnaire », la situation deviendra critique. Heureusement, la plupart du temps, ces jeunes recrues n’ont aucune culture de la clandestinité et se font arrêter rapidement. Le véritable péril sécuritaire interviendra si cette ingérence étrangère parvient à se lier à l’ultragauche autonome, beaucoup plus habituée à la clandestinité.

Atlantico : Autre front radical particulièrement surprenant : le sport de pleine nature. En deux semaines, le balisage du Trail du Hautacam a été détruit, le marathon de Tarascon-sur-Ariège a dû être modifié, des clous ont été jetés sur le triathlon d’Aubusson, et des athlètes de l’Ironman de Hambourg ont été blessés. Quelle idéologie pousse aujourd’hui des militants écologistes à considérer les coureurs en montagne comme une menace légitime ?

Olivier Vial : Par le passé, nous avions déjà observé des sabotages contre des événements de motocross, ce qui pouvait, à la limite, se comprendre du point de vue militant à cause de l’utilisation de véhicules thermiques. Mais ici, on assiste à une véritable séquence de sabotages contre des sports non motorisés, avec des méthodes similaires.

Pour comprendre, il faut voir que l’écologie radicale a opéré un renversement intellectuel majeur. Il y a une dizaine d’années, le développement des énergies douces, des greentechs ou des transports alternatifs (le train, le fluvial) était perçu comme une avancée vertueuse. Aujourd’hui, ces mêmes secteurs sont attaqués.

Pourquoi ? Parce que l’idéologie dominante est désormais la décroissance : toute innovation qui permettrait au système de s’améliorer et de perdurer, même de façon décarbonée, doit être empêchée ou détruite.

Le second moteur, qui cible précisément les sports de nature, est porté par le concept de « réensauvagement ». C’est l’idée très radicale qu’il faut expulser toute présence humaine de certains écosystèmes. L’homme est perçu comme une pollution, et la moindre trace humaine (comme un balisage de sentier) doit être effacée.

Cela met aussi en lumière une contradiction chez ces mouvements qui prétendent ne s’attaquer « qu’aux biens matériels » sans faire de victimes. Retirer un balisage de sécurité en montagne n’a rien d’anodin : lors d’un précédent raid, un motard égaré a été retrouvé en grave hypothermie après de longues heures de recherche ; il aurait pu en mourir. Même chose lorsque l’on coupe le courant à Berlin et que des hôpitaux se retrouvent sans électricité pendant des jours, au péril des patients, ou lorsqu’un engin explosif est placé contre un ingénieur de l’Andra. Le sabotage porte toujours en lui le risque de la blessure ou de la mort.

Atlantico : La diversification de la violence touche aussi les profils individuels, qui détonnent totalement. Le cas de Ghislain B., cet ancien photographe libertaire de 85 ans arrêté après avoir posé une bombe au TNT devant un McDonald’s à Clermont-Ferrand, interpelle. Il invoque un « point de saturation » face à la guerre à Gaza. Que nous dit ce profil atypique sur la diffusion de la tentation terroriste ?

Olivier Vial : Il y a une mutation sociologique très nette. Après 2015, le profil typique de la « génération climat » était plutôt jeune, féminin et diplômé. Aujourd’hui, avec le resserrement du mouvement sur sa frange la plus dure, on retrouve des individus ultra-politisés. Certains vivent en rupture de ban et se fondent dans la culture des ZAD ou des squats. Parmi eux, on retrouve certains « anciens ». Des militants formés dans les années 80 qui jouent les « parrains » pour les plus jeunes. On revit l’atmosphère des « années de plomb », avec des figures comme Jean-Marc Rouillant (l’ancien leader d’Action Directe) qui se retrouvent invitées dans nos universités. Il y a malheureusement une transmission intergénérationnelle de la violence.

Le cas de Ghislain B. à Clermont-Ferrand en est une illustration : un octogénaire entouré d’un groupuscule de 4 ou 5 amis, dont un artificier. Sa cible n’était pas fortuite. McDonald’s subit des attaques répétées ; il y a un peu plus d’un an, un collectif baptisé « Les Frites » avait incendié un établissement en reprochant à l’enseigne son soutien à l’armée israélienne. Pour cette frange radicale, des entreprises comme Carrefour ou McDonald’s sont considérées comme complices d’un « génocide » à Gaza.

La culture de l’action violente et du sabotage s’est banalisée. Il n’y a qu’à voir le succès en librairie de Sabotez, qui n’est autre que la réédition d’un véritable manuel de sabotage des services secrets américains (OSS) datant de la Seconde Guerre mondiale.

Atlantico : Regardons enfin l’agenda des prochaines semaines : mobilisation contre l’armement, grande marche antiraciste alliant LFI et personnalités culturelles le 21 juin, combats écologistes des Soulèvements de la Terre cet été… Face à cet activisme tous azimuts, assistons-nous à une véritable fusion organisationnelle de toutes ces radicalités ou à une simple juxtaposition d’opportunité ?

Olivier Vial : Longtemps, les familles militantes de l’ultragauche sont restées extrêmement hermétiques. Ce n’est plus le cas. Trois grands dénominateurs communs permettent aujourd’hui leur rapprochement : la lutte anticapitaliste (qui est redevenue centrale), la lutte anti-impérialiste (devenue un marqueur obsessionnel depuis le 7 octobre 2023 sur nos campus), et la lutte antimilitariste, qui permet la fusion des deux. Au sein de coalitions comme « Guerre à la guerre », les frontières s’effondrent. On y retrouve à la fois des écologistes, des mouvements décoloniaux, des militants intersectionnels et des antifas. Seuls les « autonomes » les plus durs (ceux capables de mener des sabotages complexes) restent encore un peu en marge, notamment parce qu’ils adoptent des modes de vie plus marginaux et évitent de se mêler aux autres groupes plus intégrés dans la vie de la cité.

Mais pour le reste de l’écosystème, les militants se rencontrent physiquement en permanence. Chaque semaine, il y a de grands événements militants (rassemblement, blocage, ZAD…) qui brassent ce public. Cette multiplication des rencontres sur le terrain fait s’effacer les anciennes querelles idéologiques au profit d’alliances opportunistes. Résultat : les mots d’ordre s’homogénéisent. Le meilleur exemple reste ces récentes manifestations contre l’autoroute A69 dans le Sud-Ouest. On y a vu des militants écologistes agiter des drapeaux palestiniens et dénoncer des génocides. Le lien est intellectuellement fragile entre le bitume d’une autoroute dans le Tarn et la géopolitique d’Israël, mais sur le terrain, ces luttes sont devenues la plateforme intersectionnelle unique d’une radicalité qui a fait sa mue.

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