Alors que les blocages de lycées se multiplient et que les affrontements avec les forces de lʼordre se durcissent, une question sʼimpose : jusquʼoù la parole politique peut-elle contribuer à légitimer la violence ? La responsabilité des dirigeants politiques dans la montée des tensions fait débat. Bally Bagayoko, maire LFI de Saint-Denis, est notamment visé par un signalement de la préfecture de police pour des propos sur la légitimité de la violence.
Article publié par Atlantico le 2 octobre 2026, avec la participation d’Olivier Vial et de Pierre Vermeren, consacré à l’implication d’élus et de responsables politiques, et plus particulièrement de La France insoumise (LFI), dans la mise en place et la diffusion des mouvements lycéens. L’article est disponible dans son intégralité sur le site d’Atlantico : https://atlantico.fr/article/decryptage/blocages-de-lycees-ces-responsables-politiques-qui-attisent-la-crise-et-ceux-qui-ont-largement-prepare-le-terrain-lfi-la-france-insoumise-melenchon-bagayoko-macron-Olivier-Vial-Pierre-Vermeren
Ce qu’il faut en retenir :
Parole politique : certains élus sont accusés de banaliser ou légitimer la violence dans un contexte de forte tension lycéenne Radicalisation : Au coeur de ce mouvement, il y a la diffusion des codes de la violence politique, notamment via les réseaux sociaux et certains discours militants.
Crise démocratique : ce mouvement et les incidents interrogent sur la responsabilité plus large dʼun système politique ayant durci les antagonismes.
Risque dʼescalade : la multiplication des acteurs et la viralité des images pourraient favoriser une violence échappant progressivement au contrôle de ceux qui lʼont encouragée.
Atlantico : Quelle responsabilité les élus portent-ils lorsquʼils présentent la violence comme légitime devant des lycéens mobilisés ?
Olivier Vial : Les élus portent une responsabilité particulière lorsquʼils sʼadressent à des lycéens, qui sont pour la plupart mineurs. Leur parole ne tombe pas dans le vide : elle indique ce qui est acceptable, ce qui ne lʼest pas et où se situe la frontière entre la contestation démocratique et le passage à lʼacte. Affirmer devant eux que « la violence peut être légitime », même en ajoutant quʼil vaut mieux lʼéviter, revient à transformer un interdit en simple recommandation de prudence.
La déclaration de Bally Bagayoko est dʼautant plus critiquable quʼelle intervient dans un contexte déjà extrêmement tendu. Il sʼexprime au milieu dʼun groupe déjà très agité, devant des établissements où des poubelles ont été incendiées et après plusieurs affrontements avec les forces de lʼordre. Il souffle sur les braises alors quʼon attendrait dʼun élu quʼil tente dʼapaiser les colères.
Le plus préoccupant réside dans le raisonnement qui accompagne cette déclaration. Bally Bagayoko présente la violence des jeunes comme légitime car elle ne serait quʼune réponse à la violence des institutions, notamment la police. On retrouve ici un mécanisme désormais classique dans une partie de la gauche radicale : la violence de ses propres soutiens est rebaptisée « autodéfense », voire implicitement assimilée à une forme de légitime défense, parce quʼelle répondrait à une violence systémique réputée supérieure.
Cette inversion est grave, car elle ne se contente pas dʼexcuser certains débordements : elle conteste le principe même de la violence légitime exercée par lʼÉtat dans le cadre de la loi. Bally Bagayoko avait dʼailleurs publiquement regretté quʼun agent de sa propre police municipale soit présent devant un établissement en portant un LBD. Ce rapprochement éclaire son discours : la force publique devient suspecte par nature, tandis que la réaction de jeunes manifestants bénéficie dʼune présomption de légitimité supérieure.
Des années de discours radicaux à gauche ont-elles contribué à banaliser le passage à lʼacte ?
Olivier Vial : Si des années de discours radicaux nʼexpliquent pas à elles seules chaque incendie ou chaque affrontement, elles ont néanmoins contribué à construire un environnement culturel dans lequel le passage à lʼacte paraît plus compréhensible, plus excusable et parfois même valorisant.
Cette banalisation passe dʼabord par une transformation progressive du vocabulaire. Le sabotage devient du « désarmement », lʼaffrontement avec la police de « lʼautodéfense populaire », lʼoccupation illégale de la « réquisition » et la dégradation une forme dʼ« action directe ». On ne supprime pas la violence : on la requalifie afin de réduire son coût moral. Dès lors quʼune cause est déclarée juste et lʼadversaire intrinsèquement violent, les moyens employés cessent dʼêtre jugés selon les mêmes critères.
Mais ce discours nʼest pas resté confiné aux organisations militantes. Il a été relayé par un écosystème médiatique extrêmement influent : comptes militants, influenceurs, médias engagés et messageries privées diffusent à la fois des images soigneusement sélectionnées, un récit justificatif et des conseils pratiques. LʼUnion étudiante et lʼUnion syndicale lycéenne ont ainsi publié un guide expliquant en cinq étapes comment préparer le blocage dʼun établissement, réunir les participants, arriver avant lʼouverture, utiliser le mobilier urbain et filmer lʼaction pour quʼelle soit relayée sur les réseaux sociaux.
Dans les marges les plus radicales, cette logique va beaucoup plus loin. Certains sites militants ne se contentent plus de justifier le sabotage : ils archivent les actions, diffusent des brochures et détaillent les méthodes permettant de saboter des voies ferrées, des pylônesélectriques ou dʼautres infrastructures. La violence politique est donc non seulement légitimée, mais documentée et rendue techniquement accessible. Cʼest ainsi que se diffuse aujourdʼhui une véritable culture de lʼaction clandestine.
Nous en voyons, depuis une semaine, les effets mimétiques. De nombreux lycéens vêtus de noir, encagoulés ou masqués reprennent les codes visuels et certaines pratiques des black blocs sans avoir nécessairement appartenu auparavant à ces groupes.
Cʼest ce que jʼappelle la « brumisation de la contestation ». Autrefois, la transmission des techniques violentes supposait davantage la présence physique dʼun militant expérimenté. Aujourdʼhui, cette culture se diffuse à distance, de manière atmosphérique. Cela ne signifie pas que tous ces jeunes deviennent des militants dʼultragauche, mais quʼils disposent déjà dʼun répertoire dʼactions quʼils peuvent reproduire très rapidement sous lʼeffet du groupe.
Les études dʼopinion montrent quʼen plus le terreau pour cette violence est fertile dans la jeunesse. Une vaste enquête (Harris Interactive pour lʼInstitut Montaigne, février 2022) auprès des 18-24 ans indiquait que 22 % jugeaient justifiable le recours à la violence pour protester ou défendre leurs idées, contre 16 % dans la génération de leurs parents et 10 % chez les baby-boomers ; 40 % des jeunes considéraient en outre lʼaffrontement avec la police comme acceptable ou compréhensible. Cette tolérance était particulièrement élevée parmi les jeunes proches de lʼextrême gauche et de LFI, sans être exclusive à ces sensibilités politiques.
Trois phénomènes finissent donc par se combiner : une partie de la jeunesse admet davantage la violence politique ; elle en connaît désormais les codes et les techniques ; elle peut enfin avoir le sentiment que le passage à lʼacte demeure relativement peu coûteux. Cʼest pourquoi cette violence peut devenir très rapidement contagieuse et se reproduire bien au-delà des noyaux militants qui lʼont initialement théorisée.
Quelle rupture cette gauche propose-t-elle, et quelles limites fixe-telle aux moyens dʼy parvenir ?
Olivier Vial : La distinction entre conquête démocratique du pouvoir et pression exercée par la rue est devenue extrêmement floue. La France insoumise continue évidemment à participer aux élections et Jean-Luc Mélenchon affirme officiellement son attachement à des méthodes non violentes. Mais, dans sa conception de la « révolution citoyenne », le processus électoral semble de moins en moins constituer lʼunique source de la légitimité politique : il devient lʼun des moments dʼun rapport de force beaucoup plus large.
La pression de la rue, le blocage, lʼoccupation et la confrontation avec les institutions ne sont plus seulement perçus comme des moyens dʼexpression : ils tendent à devenir des composantes à part entière du processus de conquête et dʼexercice du pouvoir.
La rue remplit alors trois fonctions. Avant lʼélection, elle entretient la conflictualité, politise les colères et mobilise certaines composantes de lʼélectorat insoumis. Après une victoire, elle pourrait servir à appuyer le nouveau pouvoir face aux institutions, aux oppositions politiques ou aux résistances administratives qui contesteraient ses réformes. Mais surtout, en cas de défaite, elle fournirait le moyen de remettre en cause la légitimité du vainqueur, notamment si celui-ci est préalablement qualifié de fasciste ou dʼennemi du peuple.
Cʼest ici que la question des limites devient centrale. Une démocratie ne peut pas fonctionner si lʼélection nʼest reconnue comme légitime que lorsquʼelle produit le résultat souhaité. La mobilisation collective, la grève et la manifestation appartiennent pleinement à la vie démocratique ; lʼintimidation, la destruction et la violence contre les personnes nʼen sont pas le prolongement naturel. Or les prises de parole insoumises entretiennent cette confusion.
Cette ambiguïté permet de maintenir dans une même coalition des électeurs, des militants mouvementistes et des groupes beaucoup plusoffensifs, mais elle prépare aussi des affrontements dont personne ne peut garantir la maîtrise.
Emmanuel Macron a-t-il alimenté la radicalisation en disqualifiant les positions situées hors du « cercle de la raison » ?
Olivier Vial : Emmanuel Macron nʼest évidemment pas responsable de la stratégie de confrontation choisie par La France insoumise ni des violences commises dans la rue. Mais le macronisme a effectivement contribué à créer le paysage politique dans lequel cette radicalisation prospère.
Lʼalternance classique entre la gauche et la droite reposait sur un désaccord politique : chaque camp considérait que lʼautre se trompait, mais reconnaissait sa légitimité à gouverner lorsquʼil remportait les élections. Le conflit restait ainsi inscrit dans un temps démocratique.
Emmanuel Macron a largement contribué à substituer à ce clivage gauche-droite une opposition entre un centre supposément raisonnable et des forces politiques extrêmes présentées comme dangereuses Dès 2017, il disait vouloir dépasser le clivage gauche-droite au profit dʼune confrontation entre « progressistes » et « conservateurs » ; il a ensuite opposé le « progrès » et le patriotisme européen au « repli » nationaliste.
Le problème est que le clivage cesse alors dʼêtre seulement politique pour devenir moral. Il nʼoppose plus des orientations différentes concernant lʼéconomie, la nation ou la protection sociale, mais le raisonnable à lʼirresponsable, lʼouverture au repli et, finalement, le bien au mal.
Lorsque lʼon sʼattribue le monopole de la raison, on ne discute plus véritablement avec ses adversaires : on les disqualifie. La concertation, la négociation et le compromis, qui constituent pourtant le cœur de la politique démocratique, finissent par être perçus comme inutiles. Du côté des oppositions radicales, le même mécanisme se retourne alors contre le pouvoir : si celui-ci refuse de nous entendre parce quʼil nousconsidère comme illégitimes, pensent-elles, seule la confrontation permettra de rétablir le rapport de force.
Nous assistons donc à la convergence de deux formes de dépolitisation. Le macronisme tend à transformer les choix politiques en solutions techniques dictées par la raison et la compétence. La gauche radicale les transforme en affrontement moral entre dominants et dominés, oppresseurs et victimes, peuple et oligarchie. Dans les deux cas, lʼadversaire nʼest plus quelquʼun avec lequel on peut négocier : il devient soit un irresponsable quʼil faudrait neutraliser, soit un oppresseur quʼil faudrait combattre.
En voulant éliminer les anciens clivages au profit dʼun « cercle de la raison », Emmanuel Macron a laissé face à face un centre qui se pense sans alternative et des oppositions qui ne voient plus dans lʼalternance la possibilité normale de leur victoire. Cette configuration alimente inévitablement la tentation de la rupture.
Comment rétablir un débat où lʼon puisse contester profondément sans considérer la violence comme seule issue ?
Olivier Vial : Il faut dʼabord justement réhabiliter le conflit démocratique. Une société vivante nʼest pas une société sans conflits, mais une société qui parvient à leur donner une forme politique. On doit pouvoir défendre des idées radicales, contester profondément lʼordre économique ou social et réclamer une rupture avec les politiques conduites, sans que cette radicalité intellectuelle débouche sur la violence physique.
Cela suppose de tracer une frontière très claire. La manifestation, la grève, la pétition, la campagne électorale appartiennent au répertoire démocratique. Lʼincendie, le sabotage mettant autrui en danger, lʼagression ou lʼintimidation nʼen sont pas le prolongement naturel.
Pour cela, il faut sortir de la moralisation permanente du débat. Un adversaire politique nʼest pas nécessairement un fasciste, un ennemi dupeuple ou un irresponsable situé hors du cercle de la raison. Tant que chaque camp considérera lʼautre comme illégitime par nature, le compromis sera vécu comme une trahison et la victoire comme la seule garantie de survie. Or la démocratie commence précisément lorsque lʼon reconnaît à son adversaire le droit dʼexister, de défendre ses idées et, sʼil gagne, de gouverner dans les limites de lʼÉtat de droit.
La réponse à la radicalisation ne consiste donc pas à neutraliser la radicalité. Elle consiste à lui restituer une forme politique : des idées claires, des organisations responsables, des institutions capables dʼentendre et des limites communes. Cʼest à cette condition que la contestation peut rester puissante sans devenir violente.
Qui décide quʼune violence est légitime et comment justifier quʼelle puisse produire des dégradations, des destructions et mettre en danger ceux quʼon prétend défendre ainsi que ceux qui sont chargés de nous défendre, notamment les pompiers et les policiers ?
Olivier Vial : Dans un régime démocratique, aucune organisation ne peut sʼarroger le droit de déclarer sa propre violence politique légitime. Il existe toujours dʼautres recours : le vote, la justice, la manifestation, la grève, la liberté dʼexpression. Lorsquʼun parti ou un collectif estime malgré tout pouvoir recourir à la violence, il sʼextrait du cadre ordinaire de la démocratie.
Cette bascule, comme nous lʼavons déjà dit, commence lorsque lʼadversaire cesse dʼêtre considéré comme un concurrent légitime pour devenir un ennemi. Puisquʼil serait fasciste, oppresseur ou structurellement violent, il ne mériterait plus dʼêtre combattu par les seuls moyens du droit commun. La violence politique nous fait alors changer de monde : elle revient à ranger une partie de nos concitoyens — élus, policiers, pompiers, agents publics ou simples opposants — dansle camp des ennemis contre lesquels la contrainte physique deviendrait admissible.
Il faut ici distinguer radicalement la légitime défense reconnue par le droit de « lʼautodéfense populaire » théorisée par certains courants dʼextrême gauche. La légitime défense répond à une agression réelle, injustifiée et immédiate ; la riposte doit être nécessaire et proportionnée, et cʼest la justice qui vérifie si ces conditions sont réunies. Elle protège une personne ou autrui dans une situation concrète : elle nʼautorise pas un mouvement politique à se proclamer collectivement en état de défense contre « le système ».
Lʼ« autodéfense populaire » relève dʼune autre logique. Elle part de lʼidée que lʼÉtat, la police ou lʼordre social constitueraient en eux mêmes une agression permanente. La nécessité de la riposte ne dépend alors plus dʼune menace immédiate, mais dʼun diagnostic idéologique porté sur lʼensemble de la société. Elle est dʼailleurs souvent présentée comme préventive. Cʼest précisément ce qui la rend incompatible avec lʼÉtat de droit : ceux qui agissent deviennent à la fois accusateurs, juges et exécutants de la peine.
En démocratie, ce ne sont donc ni lʼintensité dʼune colère ni la justesse supposée dʼune cause qui rendent la violence légitime. Un militant, un parti ou un élu ne peut pas sʼattribuer par avance ce jugement sans sortir lui-même du pacte démocratique.
Cʼest pourtant le cheminement que cherchent à installer certains discours radicaux : persuader une partie de la jeunesse que les institutions ne la protègent plus, que la police constitue une force ennemie et que la démocratie nʼest quʼune façade. Une fois ce récit admis, la violence nʼapparaît plus comme une transgression, mais comme une obligation morale. Cʼest précisément cette transformation quʼil faut refuser.
Si la bascule vers des violences urbaines évoquée par Matignon se confirme, la légitimation politique de la violence risque-t-elle de favoriser une escalade que ses promoteurs ne pourront plus maîtriser ?
Olivier Vial : Le risque que les agitateurs politiques soient dépassés par la violence quʼils ont contribué à légitimer est extrêmement important. La violence collective possède sa dynamique propre : plus elle rassemble des groupes hétérogènes, plus elle échappe à ceux qui pensaient pouvoir lʼutiliser comme un simple levier de mobilisation. Le bilan du 1er octobre — 1 949 interpellations et 305 policiers, gendarmes et pompiers blessés — montre que nous ne sommes plus seulement face à quelques incidents périphériques.
La galaxie présente dans ces mobilisations est loin dʼêtre homogène. Dans cet ensemble, LFI constitue paradoxalement la composante la plus institutionnelle, donc relativement la plus modérée. Elle risque dʼêtre débordée par des organisations révolutionnaires comme Révolution permanente et Le Poing levé, dont la présence a été constatée dès les premiers blocages.
À ces courants dʼextrême gauche peuvent sʼajouter des collectifs communautaires, des groupes de jeunes extérieurs aux établissements, des délinquants opportunistes ou de simples individus recherchant lʼaffrontement. Chacun apporte ses propres motivations à une mobilisation qui devient de moins en moins lisible. À partir de ce moment, il ne suffit plus quʼun élu ou quʼun syndicat appelle au calme pour que le mouvement sʼarrête : les acteurs les plus radicaux peuvent au contraire interpréter la désescalade comme une trahison et chercher à maintenir la confrontation.
Sʼajoute à cela une forme dʼémulation de la violence. Nous avons déjà observé pendant certaines émeutes une forme de gamification de la violence : il faut produire lʼimage la plus spectaculaire, réaliser ce que certains appellent « la plus grosse dinguerie », pour obtenir davantage de vues que le lycée, le quartier voisins. Lors des émeutes de 2023, de nombreux adolescents sʼétaient ainsi filmés pour devenir les héros de leur groupe sur Snapchat ou TikTok.
On retrouve cette logique dans les mobilisations actuelles. Devant certains lycées, des feux sont allumés pour attirer les forces de lʼordre,puis des adolescents conservent leur téléphone à la main pendant quʼils chargent les policiers. Le téléphone devient à la fois un instrument dʼémulation, et une scène où lʼon héroïse sa propre radicalité.
Cette production dʼimages remplit en effet une double fonction. La première consiste à mettre en valeur lʼaction la plus spectaculaire, au risque de provoquer une surenchère entre groupes. La seconde consiste à enregistrer la réaction des forces de lʼordre puis à en extraire les séquences les plus frappantes pour alimenter le récit des violences policières.
Un cycle autoentretenu se met alors en place : lʼaction violente produit lʼintervention policière ; lʼintervention fournit des images ; les images nourrissent lʼindignation et le récit de la répression ; ce récit justifie à son tour une mobilisation plus dure. Les réseaux sociaux permettent à ce cycle de se reproduire très rapidement dʼun établissement à lʼautre, sans quʼune direction centralisée soit nécessaire. Cʼest la version 2.0 du célèbre tryptique de Mai 68 : « action -> répression -> réaction ».
Les responsables politiques qui pensent pouvoir souffler sur les braises puis reprendre le contrôle se trompent donc profondément. Ils peuvent fournir un langage, des justifications et une impulsion, mais ils ne maîtrisent ni la concurrence entre groupes, ni les logiques algorithmiques, ni lʼintervention dʼacteurs opportunistes. Dès que la violence devient un moyen de reconnaissance et que sa représentation numérique compte autant que lʼobjectif politique, le mouvement peut continuer à sʼintensifier indépendamment de la volonté de ceux qui lʼont encouragé. Cʼest le propre de lʼincendie politique : ceux qui lʼallument sont rarement ceux qui décident du moment où il sʼéteint.

