Article d’Olivier Vial, directeur du CERU, publié dans La Nouvelle Revue Politique le 2 septembre 2026, consacré à l’impact de la canicule et, plus largement, des phénomènes environnementaux sur le vote écologiste. L’article est à découvrir dans son intégralité sur le site de La Nouvelle Revue Politique : https://nouvellerevuepolitique.fr/le-mauvais-ete-des-ecolos-vaincus-par-la-canicule-qui-devait-les-conforter/
Canicules, mégafeux, sécheresses autant de signes annonciateurs de la catastrophe qu’ils avaient prophétisée. Des Soulèvements de la Terre à Marine Tondelier, les hérauts de l’écologie décroissante partageaient une même conviction : l’accumulation des catastrophes finirait par leur donner raison, dans les urnes comme dans la rue. Le danger validerait leur diagnostic et précipiterait les Français dans leurs filets.
Andreas Malm, le gourou de l’écologie radicale – qui fut invité à former les cadres de LFI – avait même formalisé tout cela dans une loi : celle de « l’augmentation tendancielle de la réceptivité [à la violence] dans un monde en réchauffement rapide ». Dans son livre, Comment saboter un pipeline, paru en 2020, il estimait que plus l’urgence climatique se ferait sentir, plus l’opinion tolérerait — puis réclamerait — le passage à l’action radicale. « À six degrés d’augmentation, écrivait-il, l’envie de faire sauter des pipelines pourrait bien être à peu près universelle. »
L’été 2026 a offert à ce pari son test grandeur nature.
Plus de 52 jours de chaleurs intenses. Près de 120 000 hectares partis en fumée. Des dizaines de départements sous restriction d’eau. Et le bilan sanitaire le plus lourd depuis la canicule de 2003. Sur le papier, tout concourait à légitimer la doxa écologiste.
C’est exactement l’inverse qui s’est produit.
Le démenti est d’abord électoral. Le baromètre Ifop-Fiducial du 26 août ne crédite plus la candidature de Marine Tondelier que de 3 % des intentions de vote au premier tour, loin derrière Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon. Rien d’accidentel : le vote écologiste s’érode sans discontinuer depuis 2019 — 13,48 % aux européennes, puis 4,63 % à la présidentielle de 2022, 5,5 % aux européennes de 2024, et un nouveau recul aux municipales de mars 2026, où le parti n’a sauvé que trois des huit grandes villes conquises en 2020. L’été le plus chaud jamais mesuré n’y a rien changé.
Le démenti est ensuite militant. Le 25 mars 2023, Les Soulèvements de la Terre rassemblaient entre 25 000 et 30 000 personnes à Sainte-Soline dans leur combat contre les mégabassines. Trois ans plus tard, même s’ils demeurent la principale organisation de la mouvance, leur capacité de mobilisation a été divisée par près de dix. À leur appel, 3 500 manifestants seulement se sont rassemblés dans le Pas-de-Calais contre le canal Seine-Nord à l’été 2026. Pourtant, leur plateforme revendicative n’a jamais cessé de s’élargir — de Gaza au décolonialisme, de la « guerre à la guerre » au « racisme systémique de la police ». Plus le mouvement additionne les causes, moins il rassemble. Il est emblématique, en cela, de l’évolution des autres mouvements écologistes qui avaient marqué la précédente décennie : Extinction Rebellion, Alternatiba, Just Stop Oil, Dernière Rénovation…
Le démenti est enfin, et surtout, dans l’opinion. La question de la climatisation en fut le symptôme le plus spectaculaire. L’écologie politique avait fait de son rejet un marqueur identitaire, au nom de la lutte contre la « mal-adaptation » et en faveur de la sobriété et de la décroissance. Ils avaient même réussi à convaincre une partie de l’opinion. En 2021, près de six Français sur dix disaient encore préférer « souffrir de la chaleur plutôt que d’installer un climatiseur afin de protéger l’environnement », selon une étude OpinionWay.
Mais confrontés directement à ces canicules à répétition, les Français ont finalement tranché autrement. Un sondage Odoxa les donne désormais à 83 % favorables à un déploiement plus large de la climatisation face aux vagues de chaleur — jusqu’à 73 % chez les militants écologistes eux-mêmes. Prise de court, Marine Tondelier a dû concéder dès le 22 juin qu’« il y a des endroits où on ne peut plus se passer de clim ». Cette prise de position n’a pas fait le bonheur de certains penseurs de cette écologie décroissante. Selon eux, la canicule est avant tout une pédagogie. En rendant l’été vivable à l’intérieur, expliquait la sociologue Marlyne Sahakian dans Reporterre, la climatisation « évince le réchauffement du débat » et désamorce le sentiment d’urgence. Autrement dit : mieux valait laisser souffrir pour convaincre. On mesure la distance prise avec les Français.
Ce triple reflux n’est pas seulement conjoncturel. Il a été mesuré, année après année, par une enquête restée étrangement confidentielle : l’Obs’COP, réalisée par Ipsos BVA pour EDF auprès de 23 500 personnes dans trente pays. Ses résultats contredisent frontalement le discours dominant.
Premier constat : la priorité climatique recule, y compris quand le réchauffement s’aggrave. Entre 2019 et 2025, la priorité accordée à l’environnement face à la croissance a perdu dix points en France. Au point que désormais l’arbitrage entre croissance économique ou écologie rassemble des camps quasiment équivalents.
En France, le climat glisse de la quatrième à la cinquième place des préoccupations, désormais devancé par le coût de la vie, la montée de la criminalité, l’état de notre système de santé, les conflits armés. La question environnementale se positionne juste devant celle de la fiscalité mais cette dernière progresse très rapidement (+ 5 points) quand la préoccupation climatique reste stable.
Deuxième constat et c’est un démenti apporté à la rhétorique des activistes du climat qui prétendent que s’ils ne sont pas pris au sérieux ce n’est qu’en raison d’une méconnaissance du dérèglement climatique, d’un déni, voire du « climatoscepticisme ». En réalité ce recul ne tient pas au scepticisme. La réalité du dérèglement n’a jamais fait autant consensus — 91 % des Français la reconnaissent. Mais cette lucidité ne nourrit aucune angoisse supplémentaire. Au contraire, cette dernière a reculé de 6 points depuis 2022 pour se stabiliser depuis deux ans à 29 %.
Ce qui ne signifie pas que les Français en sous-estiment les risques. 20 % pensent qu’ils devront sans doute déménager au cours des dix prochaines années en raison du changement climatique et de ses conséquences (chaleurs, sécheresses, maisons qui se fissurent…).
Troisième constat, décisif : ce sont les politiques les plus contraignantes — celles que portent précisément la mouvance — qui refluent le plus. Le soutien à l’interdiction des voitures thermiques en 2035 perd 12 points en quatre ans, à 29 %. Celui au malus écologique chute de 8 points, à 49 %. Quant à l’interdiction des vols courte distance, elle dégringole de 5 points.
Dans le même temps, le nucléaire retrouve une popularité inédite, à 58 %, et les pompes à chaleur séduisent par leur double fonction chauffage-climatisation. Les Français ne rejettent pas l’écologie : ils rejettent la contrainte et la privation, et se tournent vers l’innovation. Même si les Français demeurent, il faut le souligner, parmi les plus défiants vis-à-vis du rôle de la technologie. Les procès répétés en « technosolutionnisme » auront fini par imposer un imaginaire antiscience.
Pas chez tout le monde. Heureusement. C’est ce que démontrent les travaux du sociologue Yann Le Lann (Université de Lille). Fini le mythe de la « génération climat » homogène.
Chez les 16-30 ans, Yann Le Lann décrit 5 profils. Dans un premier bloc, on retrouve environ un quart des jeunes qui se sentent peu concernés par les questions climatiques avec des profils différents : les opposants qui représentent 6 % de l’échantillon ; ces derniers ne croient pas ou peu à la possibilité d’une catastrophe environnementale ; ils se déclarent hostiles au mouvement climat. Les indifférents représentent 19 % de la population ; ils ne se sentent pas concernés par ces questions.
Parmi, ceux qui s’intéressent à la question climatique, Yann le Lann distingue : les soutiens distants ; 39 % de l’échantillon qui s’intéressent à la question climatique sans être réellement engagés.
Et deux autres blocs plus concernés et engagés, ceux qui nous intéressent plus directement : avec d’un côté, les modernistes qui sont 19 %, concernés par les questions environnementales, ils considèrent que les solutions viendront du progrès technique et de l’innovation. Et de l’autre, les éco-investis qui représentent 18 % de la population et perçoivent l’écologie avant tout comme une question politique et aspirent à un changement du système.
La radicalité anti-technique n’est donc pas l’unique voix de la jeunesse comme on l’a trop longtemps craint.
Si l’été fut si mauvais pour les écologistes, ce n’est donc pas faute de catastrophes. C’est que leur logiciel est devenu inadapté. Pendant deux décennies, une large part de l’écologie politique a bâti son discours sur la désignation de coupables, la culpabilisation des modes de vie et la dénonciation d’un système à abattre (le capitalisme, l’occident) — au détriment de solutions concrètes et immédiatement applicables. Elle a érigé la décroissance en pierre angulaire, en pariant qu’elle était consensuelle. Elle ne l’est pas.
Malm attendait de la catastrophe qu’elle rende l’action radicale « universelle ». C’est le pragmatisme qui l’est devenu. Face à la chaleur, les Français n’ont pas réclamé moins de modernité, mais davantage : la climatisation, le nucléaire, la pompe à chaleur. Ils n’attendent plus qu’on leur désigne des coupables. Ils attendent qu’on leur apporte des solutions.
Ils sont également nombreux à avoir compris que la situation exige des mesures d’adaptation nécessitant de nombreux investissements. Nous aurons donc plus que jamais besoin de moyens et donc de croissance pour les financer.
La prophétie s’est inversée. Reste à savoir combien de temps l’écologie politique refusera de le voir.

